La Mère de Dieu « Kataphyge » et Saint Jean le Théologien
1395
Monastère de Poganova Sofia, galerie d’Art.
Voyant sa Mère et près d’elle le disciple qu’il aimait, Jésus dit à sa Mère : « Femme, voici ton fils ». Puis il dit au disciple : « Voici ta Mère » ». A partir de cette heure, le disciple la prit chez lui (Jn 19,26-27).
Cette icône peu connue (93 x 61,5 cm), appelée "Mater Theou, he kataphyge" et "o Johannes theologos", représente la Mère de Dieu confiée aux soins de Jean l’évangéliste, au calvaire, ainsi que la maternité de Marie à l’égard de celui-ci. Elle est régulièrement exposée dans la Cathédrale Alexander Nevsky, à Sofia, en Bulgarie.
Jean et la Vierge y sont représentés comme s’ils étaient encore au pied de la croix, tout à l’écoute des dernières paroles de Jésus. L’absence de la croix symbolise le vide laissé par la mort de Jésus.
La stature délicate de la Vierge immobile, apparaît davantage encore dans sa douceur aux côtés du personnage corpulent de Jean qui, de sa main droite, semble vouloir exprimer quelque chose. Marie, enveloppée du maphorion bleu, soutient de sa main la tête inclinée, toute empreinte de souffrance contenue et pensive, expression de sa douleur intériorisée. Son visage est jeune et son regard se tourne vers le disciple bien-aimé. Les étoiles, symboles de sa virginité, brillent sur sa tête et son épaule droite. Nous pouvons admirer les fines franges d’or sur le bord de son manteau. A l’image traditionnelle de Marie, Mère de Jésus, à la croix, l’icône associe celle de la Mère de Dieu, asile (kataphyge) et protection de qui se tourne vers elle.
Saint Jean est vêtu d’un manteau sur lequel se répand une intense lumière blanche, son épaule gauche en est recouverte tandis que sur l’épaule droite se découvre la tunique marquée d’une bande orange qui descend jusqu’aux pieds. Jean, identifié ainsi comme "o theologos" – le théologien, est présenté comme un homme d’un certain âge, chauve, à la barbe frisée, une expression frimée sur le visage, son aspect traduisant sérénité et sagesse. Si nous comparons cette icône avec celle de la crucifixion de Denis (1500), la différence est frappante. Au pied de la croix, Jean y apparaît comme un jeune homme imberbe et chevelu, qui correspond davantage à la réalité, selon la tradition. Marie regarde Jésus sur la croix tandis que le regard de Jean, inclinant la tête vers la Vierge, se porte sur elle. L’écart que nous constatons ici par rapport à l’iconographie traditionnelle est une façon de reconnaître en lui l’auteur de l’Évangile et de l’Apocalypse.
Jean ne regarde pas la Vierge. Son attitude exprime énergie et mouvement, ses pieds sont prêts pour la marche. La tête penchée vers elle, il partage sa profonde douleur, mais son regard et toute son attitude se portent vers le spectateur qu’il regarde d’un regard éclairé comme pour l’associer à la responsabilité que le Fils lui confie. Par son regard, il nous introduit dans l’icône. En quelque sorte, il nous confie la Mère de Jésus, comme si cette responsabilité était trop lourde pour lui seul. A nous maintenant d’accueillir la Theotokos, la Mère de Dieu.
La Vierge, refuge pour tous ceux qui sont dans la douleur : c’est sous ce titre qu’elle a été invoquée à travers les âges. Un papyrus retrouvé dès 250, témoigne que l’Église copte l’invoquait avec les paroles rapportées dans le Sub tuum praesidium latin ou le Подъ твою милость (pod tvoju milost) utilisé dans la liturgie slavonne. Ce titre lui est reconnu depuis les débuts de l’ère chrétienne, il revient sans cesse dans les canons et hymnes qui lui sont consacrés.
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Sous ta protection, nous cherchons refuge, sainte Mère de Dieu.
Ne refuse pas nos prières dans nos besoins, mais sauve-nous de tout danger, Vierge glorieuse et bénie.
Comme dans toute icône, la perspective est renversée, mais nous pouvons lui donner un second sens spirituel. Habituellement, c’est nous qui nous confions à Marie et cherchons refuge auprès d’elle, comme le dit le Sub tuum. Dans l’icône de Poganovo, elle se réfugie auprès de nous, car son Fils l’a confiée à Jean qui nous représente.
A partir de cette heure, le disciple la prit chez lui. Après la mise au tombeau, le Sabbat commençant, Jean est descendu du Golgotha avec Marie qui dès ce moment, demeura chez lui. Ainsi en était-il après la Résurrection. La Mère qui, depuis l’Annonciation et la terrible prophétie du vieillard Siméon a gardé tous ces événements dans son cœur, partage maintenant le trésor de sa foi au disciple. N’est-elle pas la meilleure messagère du sens de tout ce qui advint. L’exilé de Patmos, après avoir « contemplé » la Parole du Fils et de la Mère, peut dicter à Prochore, son disciple, son Évangile et le livre de la Révélation, l’Apocalypse, prophétie du siècle à venir.
Ainsi pouvons-nous mieux comprendre pourquoi Jean est représenté sur cette icône comme un homme âgé, lui qui a partagé la méditation de Marie, gardant ses paroles dans son cœur et laissant au temps le temps de les mener à maturité. L’iconographie ne respecte pas nécessairement la chronologie ou l’historicité des événements (cfr. la présence de Saint Paul sur l’icône de la Pentecôte), elle en donne le sens théologique. En ce qui concerne notre icône, le nom donné à chacun des personnages est important et éclairant.
A quelle responsabilité mais aussi à quels honneur et dignité sommes-nous appelés en accueillant Marie chez nous.
Les figures de la Vierge et de saint Jean ressemblent étrangement à celles des icônes de la crucifixion. Tous deux ont donné une forme visible au Logos divin et rendu manifeste le plan salvifique pour la race humaine.
En fait, cette icône provient d’une icône à double face, l’autre face représentant la crucifixion. Elle faisait partie des icônes processionnelles très en usage à l’époque.
La beauté des couleurs, sa luminosité en font l’une des plus belles. Contemplons-la dans le silence d’un cœur qui écoute et laissons-nous saisir par sa « Parole ».
Valère De Pryck et sœur Myriam, clarisse
Sources :
Alfredo Tradigo , Icônes et Saints d’Orient, Éditions Hazan, Paris, 2005.
Bisseera V. Pentcheva, Imagined Images: Visions of Salvation and Intercession in a Double-Sided Icon from Poganovo, Dumbarton Oaks Research Library and Collection, Washington, D.C., 2000 (Internet).[/SIZE][/SIZE]