Icône grecque
Le Berger, le Beau
Tu es le plus beau des enfants des hommes (Ps 44,3).
Le titre que l’iconographe donne à l’icône « Ό ΠΟΙΜΗΝ Ό ΚΑΛΟС » (o poimen o kalos : le berger le beau), allie, dans le terme grec kalos, deux réalités : le beau et le bon. Elles sont fortement associées, d’où l’appellation usuelle en français : l’icône du Bon Berger ou du Bon Pasteur. Au 1er siècle, les artistes chrétiens représentaient le Sauveur sous les traits du Bon Berger (cfr. La fresque des catacombes romaines).
Le Christ est le beau, le bon pasteur : Moi, je suis le beau berger : le beau berger donne sa vie pour les brebis (Jn 10,11). En se faisant chair, le Christ incarne la beauté infinie de la Trinité. Beauté des échanges harmonieux au cœur du mystère. La beauté de l’humain naît de la bonté du Créateur, de son désir d’avoir dans un face à face d’amour, un partenaire à son image. En se recevant tout entier des mains du Père, en étant le Fils Bien Aimé qui fait confiance jusqu’au bout, jusqu’au travers de la mort et de la violence du monde, il rend à chacun(e) la capacité d’être revêtus de beauté . Beauté de celui qui est aimé infiniment (« Tu as du prix à mes yeux, et je t’aime ! » Is 43,4) et accepte que son vrai bonheur lui vienne d’un Autre.
Le Christ, par sa vie, sa mort et sa résurrection rend à l’homme et à la création sa beauté originelle, profanée, perdue par le refus du premier Adam. Pour ceux et celles qui acceptent de devenir « enfants » du Père, il devient en eux source de beauté profonde, d’amour rayonnant et leur donne son regard pour la discerner
Il est la source de ces saints sans nombre qu’Il entraîne à sa suite et qui ébauchent à travers les siècles le resplendissement de sa gloire (Hb 1,3). Le Christ est l’icône par excellence de la beauté du Dieu bon.
Pour comprendre le sens de l’icône, parcourons quelques pages de la Bible qui nous parlent de cette beauté.
Au commencement, Dieu vit que tout cela était beau (Gn 1), dit la traduction grecque de la Bible. L’hébreu a un mot (tov) pour exprimer le beau et le bon, traduit en grec par kaloskagathos. La beauté et la bonté sont inhérentes à la création. Elles sont constitutives de la vie trinitaire. Dieu créa Adam et Eve beaux et bons, à son image et à sa ressemblance. Qualités fondamentales perdues par le péché qui tue la communion. Cependant, au cœur même de la volonté de l’Adam de s’accaparer du don gratuit de la création, Dieu « inquiet » se met à la recherche de sa créature : Adam, où es-tu ? (Gn 3,9). Son désir est le plus fort : sauvegarder la possibilité d’une relation d’amour et de vie hors du paradis. S’approprier le don de Dieu ; c’est se placer avec l’humanité « hors du paradis, hors de la bonté première ». Le retour du fils prodigue sera une longue recherche. Qu’ils sont beaux sur les montagnes, les pieds du porteur de bonnes nouvelles (52,7), proclame Isaïe. Pour la brebis perdue, le Seigneur devient le pasteur (Luc 15, 4 .7). Comme un berger, il fait paître son troupeau : son bras rassemble les agnelets, il les porte sur son sein, et il prend soin des brebis qui allaitent leurs petits (Is 40, 11).
Le prophète Ézéchiel nous montre en quoi consiste paître le troupeau : fortifier les brebis chétives, faire un bandage à celle qui a une patte cassée, ramener celle qui s’écarte, rechercher celle qui est perdue (34,4). Le Seigneur lui-même prend le troupeau en charge pour le faire paître dans un bon pâturage sur les montagnes du haut pays d’Israël (34, 14-16). Ezéchiel termine en appliquant la sollicitude divine à tous les hommes : Vous êtes mon troupeau, le troupeau de mon pâturage, vous les hommes. Moi, je suis votre Dieu – oracle du Seigneur (34,31).
Dans la péricope du Bon Pasteur (Jn 10,11-18), Jésus se nomme la porte des brebis. En Israël, la porte par laquelle entraient les brebis était étroite, de sorte qu’elles ne pouvaient passer qu’une à la fois. Ainsi le berger pouvait repérer si l’une ou l’autre était blessée ou manquait à l’appel. Il les connaît personnellement, une intimité s’instaure entre elles et lui: je connais mes brebis et mes brebis me connaissent (Jn 10,14).
Le vrai pasteur donne sa vie pour ses brebis, le temps pascal nous le révèle. Il la donne pour toutes et chacune en particulier. Il les porte sur les épaules, tenues fermement par ses mains blessées par les clous de la Passion. Nous sommes au cœur du mystère rédempteur.
Celui qui est est aussi l’Agneau. Isaïe (53,7) et Jérémie (11,19) annoncent celui que l’on conduit à l’abattoir . Il est Celui qui, dans la non-violence de l’amour, apporte le salut en enlevant les péchés du monde par son offrande (Hb 9,28).
Il est l’Agneau pascal, égorgé mais debout (Ap 5,1) qui siège au cœur de la Jérusalem céleste, le paradis retrouvé. La cité messianique, l’épouse de l’Agneau. (Ap 21,9-27), l’Église, resplendissante des pierres les plus précieuses, est décrite dans toute sa beauté , resplendissement de la beauté de Dieu.
La création elle-même, solidaire de l’humanité, participe à cette beauté enfin accomplie dans l’Amour. Entre ces deux extrêmes, la Genèse et l’Apocalypse, se joue le drame du beau berger contemplé sur l’icône.
Lui, l’Agneau et le Pasteur
Le Seigneur et le Serviteur
L’Icône du Christ Bon Pasteur
Elle n’est pas liée à une fête particulière ; il s’agit d’une icône thématique – comme par exemple, celle du Christ « Pantocrator ». La Parole biblique à laquelle elle renvoie est évidemment Jn 10,1-18 ; Lc 15, 4-7 ; Mth 18, 12-14.
Le Christ porte une tunique rouge foncée, signe de sa divinité. Le vêtement vert foncé symbolise son humanité. Les natures divine et humaine du Christ sont ainsi clairement signifiées. Ses mains portent les traces des clous. Bon berger, il s’est mis à la recherche de la brebis qui s’est égarée, l’humanité, commenteront les Pères. De cette quête pour la retrouver, demeurent ineffaçables, les stigmates d’une rude lutte. L’Amour divin se donne de toujours à toujours, au prix même de la vie du Fils unique.
L’auréole du Christ porte l’inscription habituelle en grec : Ό ώΝ , participe présent du verbe être (έιμί - eimi) : L’ÉTANT, Celui qui est. C’est sous ce nom que Dieu s’est révélé à Moïse dans le Buisson Ardent. Je suis qui je suis (Ex 3,14). Dans le Christ Sauveur se cache la plénitude de Celui qui est. Le Sauveur, Celui qui est arrache la brebis égarée de l’emprise de ce qui n’est pas :l’égarement, le mauvais berger.
De chaque côté de l’auréole se trouve l’identité du pasteur dans deux christogrammes : IC et XC.
Cette icône qui nous regarde nous rend présent le Christ dans sa mission de Sauveur et de pasteur de nos âmes, à travers sa vie, sa mort et sa résurrection.
Dans la liturgie orthodoxe, l’Évêque (le pasteur) porte sur les épaules l’omophore*, symbolisant la brebis (la communauté). Habituellement, elle est faite de laine tissée. Les pasteurs de nos communautés sont appelés à manifester la compassion du berger à l’égard de ses brebis, surtout des plus « perdues ». Le sérieux dans le regard du Christ montre sa détermination à chercher et trouver toute brebis égarée. Avec tendresse, il la met sur ses épaules ne faisant plus qu’un avec elle. La croix et la trace des clous sur ses mains disent le prix de cette quête. Traversant les refus de l’humanité et la mort elle-même, il va à la recherche de celle qui manque à son Amour sans crainte de se blesser lui-même, jusqu’à l’extrême de la mort, jusqu’à l’abaissement (la kénose) du Verbe (Ph 2,1-11).
La Paix et la Joie qui se dégagent de la contemplation du Christ Bon Pasteur sont déjà celles de l’univers réconcilié et restauré dans son intégrité : Victoire de l’Amour qui fait toutes choses nouvelles (Ap 21, 5). Et le Père vit que cela était bon, très bon (Gn 1,31).
« Le Christ notre Dieu (…) a voulu virginalement s’incarner de toi afin de restaurer sa propre image corrompue par le péché et de prendre sur ses épaules la brebis perdue retrouvée sur la montagne pour la ramener vers le Père et, selon sa volonté, la réunir aux puissances des cieux… » (dokastikon du 4e mode des vêpres du samedi soir**).
Répondons à l’Amour du beau pasteur en laissant monter en nous le psaume du Bon Berger (22/23). Il nous accompagne jusque dans l’ombre de la mort (v.4), lui l’Agneau et le Berger véritables. Tous les jours de ma vie (v.6).
À Lui, notre action de grâces, aujourd’hui et toujours !
Valère De Pryck et sœur Myriam, clarisse
*(du grec " qui se porte sur les épaules ") Longue et large bande d’étoffe, ornée de quatre croix, porté par l’évêque en symbole de son rôle de bon pasteur, portant la brebis égarée pour la ramener vers le Père. " Sous l’omophore ", par extension, sous la juridiction d’un évêque).
**Une partie de ce texte est reproduite en bas de l'icône, il faut l'agrandir pour le voir.